Il y a quelques années, au cours d’un stage en Europe, j’ai eu la chance de visiter la très belle ville de Trèves, à l’ouest de l’Allemagne. Pittoresque et historique, cette cité fondée par les Romains contient de magnifiques vestiges remontant jusqu’au IVe siècle. C’est toutefois une autre attraction qui m’a le plus fasciné : la maison natale de Karl Marx, qu’on peut toujours visiter. Une belle grande maison bourgeoise, typique de cette région. En arpentant les pièces de cet immeuble, je m’interrogeais sur le mythe extraordinaire que cet écrivain a généré dès son vivant. Devant une photo du jeune Karl, je me suis demandé ce que nous savions vraiment de cet homme, de son histoire, de ses écrits.
Karl Marx a vécu une existence bourgeoise (il n’a jamais occupé d’emploi régulier) et a épousé une aristocrate. Malgré ses incessantes difficultés financières, il parvenait à maintenir les apparences, en empruntant constamment de l’argent à des mécènes, au premier rang desquels figure Friedrich Engels, son éternel ami. Il a passé la majeure partie de sa vie à écrire mais a très peu publié de son vivant. Ce sont ses héritiers qui ont diffusé son œuvre, la modifiant souvent au passage. Curieusement, le triomphe de ses idées auprès de nombreux intellectuels et révolutionnaires est survenu avant même que ses écrits soient tous connus et traduits. Les premières versions complètes de ses livres ne datent que des années 1930, voire plus tard pour certains.
Comment expliquer cet engouement, alors que l’œuvre était inaccessible ? Par la récupération de ses principales idées, modulées et souvent travesties au passage, par ses héritiers, notamment Engels, mais aussi son gendre Paul Lafargue et les dirigeants du Parti social-démocrate allemand. Ce sont eux qui ont inventé le marxisme doctrinal et transformé Karl Marx en prophète, tel un Moïse de l’âge industriel. L’auteur du Capital faisait du doute sa principale vertu. Il retravaillait sans cesse ses textes, doutait systématiquement de ses conclusions et formulait toujours de nouvelles hypothèses. C’était un esprit angoissé, à des années-lumière de la caricature que ses successeurs ont fait de lui. Ceux-ci ont en outre camouflé tout ce qui pouvait abîmer l’image devenue lisse de l’économiste allemand. Des lettres où Marx se défoule sur ses adversaires, utilise un langage antisémite sans équivoque (il était lui-même fils d’un juif converti) ou emploie des grossièretés n’ont été publiées qu’après les années 1960. L’homme était devenu un mythe. Il n’était plus tout à fait comme nous. Ses héritiers spirituels l’ont divinisé.
Ce processus est un phénomène historique particulièrement intéressant. La plupart de nos références morales, religieuses ou politiques proviennent ainsi d’humains ayant été transformés et élevés au-dessus des autres après leur décès, par la volonté de leurs contemporains. Jésus est un exemple universellement connu. Les Évangiles ont été rédigés plusieurs décennies après la mort du « Messie », synthétisant et modulant les paroles du maître. Ce sont les apôtres qui ont inventé le christianisme, pas le nazaréen. De même, ce sont les héritiers de Muhammad qui ont exporté l’Islam hors d’Arabie et ont instauré le Califat. Le Coran – document supposément incréé – recense des propos et gestes du prophète, recueillis plusieurs dizaines d’années après sa mort. Encore une fois, ce sont des successeurs qui s’approprient les paroles sacrées pour leur propre compte.
Toute cette réflexion me porte à jeter un regard intensément critique sur les religions et les idéologies fondées sur des textes attribués à des surhommes. Quelle part de ces écrits est authentique ? Que dit-on ? Que cache-t-on ? Une partie importante de nos connaissances et croyances reposent sur des documents sur lesquels nous ne disposons que de très peu d’information. Derrière les textes se cachent parfois des siècles de modifications, d’accommodements et de falsifications. Il ne s’agit pas d’un exercice intellectuel stérile ou d’une volonté de revenir au plus près des textes originaux pour mieux les vénérer. Seulement d’user de sa raison en face de telles entreprises d’endoctrinement.
Marx serait-il marxiste ?
Jésus serait-il chrétien ?
Muhammad serait-il musulman ?
Moi, je reste un sceptique.