La tentation irrationnelle

2 octobre 2008

Quand j’étais encore à l’université, un de mes profs m’a fait découvrir Gaston Bachelard. Il s’agit d’un épistémologue reconnu qui a développé des ouvrages très intéressants sur la théorie de la connaissance.

Son maître ouvrage, La formation de l’esprit scientifique, porte sur les obstacles épistémologiques qui freinent, voire bloquent, l’accès à une vision et une interprétation véritablement scientifique d’un phénomène. Les préjugés et l’expérience individuelle sont ainsi considérés comme des obstacles.

L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement.

Perçus ainsi, la plupart des propos que nous échangeons sont non scientifiques. Nous sommes victimes de nos propres préjugés, de nos croyances pas toujours fondées, des vérités reçues et non discutées. Je n’y échappe pas non plus, malgré mes efforts pour développer une pensée véritablement scientifique, je suis aussi régulièrement victime de mes propres préjugés. Pour cette raison, je cherche à aborder des sujets que je maîtrise, en toute humilité. Accéder à un univers scientifique exige de soi un long et périlleux travail de remise en question de nos certitudes intellectuelles. Certaines seront invalidées, d’autres pourront être retenues, mais notre façon de penser sera radicalement changée.

Il existe toutefois des individus tout à fait imperméables à l’esprit scientifique. La certitude qui les habite ne souffre pas la contradiction. Ils font face à un obstacle épistémologique, voire à plusieurs : une expérience personnelle généralisée à toute la population ; un préjugé développé pendant l’enfance ; un attachement à une rumeur qui leur a fait forte impression ; une foi aveugle envers une doctrine politique ou une religion.

Ces individus colportent la tentation irrationnelle.

Jusqu’au bout ils résisteront aux arguments allant contre leur opinion, en apportant une masse de preuves toutes puisées à la source de leur obstacle épistémologique. Ils se rabattront sur leur expérience personnelle, invoqueront tel ou tel auteur qui pense comme eux, pour finalement chercher à discréditer leur contradicteur, en minant sa crédibilité.

Un tel comportement est très répandu dans la blogosphère. Je n’ai pas besoin de nommer qui que soit, vous les connaissez autant que moi. La protection d’un pseudonyme permet à la tentation irrationnelle de prendre tout son essor. C’est un problème que je trouve préoccupant.

Suis-je le seul ?


Le crabe aux pinces noires

2 octobre 2008

La mère d’un de mes amis les plus proches vient de recevoir un diagnostic de cancer. Les poumons sont salement atteints. Le cerveau aussi. C’est une petite femme haute comme trois pommes qui va devoir affronter l’épreuve de la chimiothérapie, dans la douleur et la peur. Mes pensées sont avec elle.

J’ai vue ma tante mourir d’une tumeur maligne au cerveau. Elle perdait ses facultés les unes après les autres. La personne chez qui j’allais jouer les fins de semaines, chez qui j’allais me baigner, n’existait plus. Un jour, elle perdait la vue. Le lendemain, la parole. Elle et sa famille ont vécu un véritable enfer pendant les mois que cette maladie a pris pour détruire sa victime. Dans ses moments de lucidité, elle demandait à mon oncle d’abréger ses souffrances.

Or, j’apprends que les charlatans de « biologie totale » sévissent ici, près de chez nous. Cette secte pseudo-médicale prétend que le cancer peut disparaître sans traitement, en utilisant leurs procédés de suggestion et de plantes médicales. Je les connaissais déjà, puisque j’habitais en Europe à l’époque du procès du premier gourou allemand de ces dangereux prédateurs.

Les reporters de la série Enjeux se sont introduits dans des ateliers de ces fumistes, à commencer par le pire d’entre eux, Claude Sabbah.

Non seulement la «médecine» du Dr Sabbah est-elle dangereuse, mais le gourou peut se montrer imbu de lui-même et agressif. Quand on tente de le prendre en photo, il menace de faire sauter l’appareil. «Sinon, je te l’explose. Je prends le marteau, je te le casse.»

À peu près tous les thérapeutes rencontrés par les faux patients d’Enquête les encourageaient à abandonner leurs traitements. Alors que Chantal Chauchy s’est fait dire que son cancer était causé par le départ prochain de son fils dans un cégep éloigné, Gendron a appris qu’une chicane entre ses parents, alors qu’il était dans le ventre de sa mère, aurait créé son cancer de la prostate. Une infirmière de Sherbrooke, Josée Lajoie, l’invite même à réciter une prière, 15 fois matin et soir.

Pour les enfoncer le clou un peu plus, voici les résultats auxquels en sont venus les autorités suisses au sujet de la biologie totale et de sa “cure”, développée par l’Allemand Ryke Geerd Hamer, désormais en prison pour fraude et homicide involontaire. 

No case of a cure of a cancer patient by Hamer׳s method has yet been published in medical literature. Neither have any studies to this effect been published in the specialised press.

The «Hamer foci» on the CT images in Hamer׳s books have been identified by radiological experts as typical artefacts produced by the radiological device which can appear in a poor-quality CT scan.

«Spiegel» magazine reports an investigation by the authorities in Germany, stating that out of 50 cancer patients who have passed through Hamer׳s care only seven have survived.

The numerous case reports in Hamer׳s books, often described in highly empathetic fashion, lack the additional data that are essential for medical assessment, and the cures described must therefore be subject to doubt.

Hamer and his supporters repeatedly refer to the numerous investigations of his hypotheses at medical conferences in which, they say, the theory was verified on the basis of cases involving patients. The confirmations presented at such conferences are scientifically unconvincing, because essential data on the process are lacking. Supporters of the «New Medicine» also emphasize the confirmation by three representatives of Trnava University (Slovakia), but this is meaningless without the appropriate data.

Abuser de la crédulité d’individus craignant pour leur vie est criminel. Se servir de la détresse d’autrui pour empocher un gros paquet de fric est méprisable. La place de tels charognards est à l’asile ou en prison.