Les illusions perdues

15 octobre 2008

Stéphane Dion s’est muré dans le silence. On peut comprendre pourquoi. C’est la fin de son rêve. C’était prévisible, personne a par lui ne croyait qu’il pouvait arracher le pouvoir à Stephen Harper.

Le chef libéral vient de voir sa plus grande illusion s’évanouir.

La fin d’une illusion fait toujours mal. On vit d’abord une sorte de stupeur, puis de la colère avant de se finalement résigner. Quiconque a fait de la politique active a connu cette sensation. Parfois même à plusieurs reprises.

Collectivement aussi, nous pouvons perdre nos illusions lorsqu’elles s’incarnent dans un mouvement ou un homme politique. Ainsi, la mort de John F. Kennedy a été vécue par de nombreux Américains comme la fin d’un monde, celui de la fin de l’espoir suscité par un Président aussi exceptionnel. Plus près de nous, la défaite référendaire de 1995 a causé un véritable traumatisme chez les jeunes de ma génération, pour qui il s’agissait d’un premier combat politique.

Parfois, un individu peut s’enfermer dans son illusion et nier la réalité. Refuser d’admettre son échec est courant chez les plus radicaux. Toutefois, la réaction la plus classique à la fin d’une illusion est l’avènement du cynisme.

Quand un de nos rêves se brise sur l’écueil de la réalité, on peut développer une forte amertume envers ceux qu’on juge responsable de notre échec. Le mépris et le dédain sont les ferments du cynisme politique. On porte alors un jugement critique impitoyable envers ceux en qui nous n’avons désormais plus confiance. L’homme politique est perçu au mieux comme un menteur, au pire comme un voleur.

On ne peut pas exiger d’un politicien qu’il soit parfait. Il est humain, avec ses qualités, ses défauts et ses erreurs. Mais à force de briser systématiquement les illusions de ceux qu’ils gouvernent, en ne remplissant par leurs promesses, en employant des tactiques négatives, en justifiant les moyens par les fins, les hommes et les femmes politiques ont fini par discréditer leur profession. Ils devraient être les meilleurs d’entre nous. Ils se contentent d’être les pires.

C’est comme ça qu’on finit par obtenir plus de 40% d’abstentions.

C’est comme ça qu’on discrédite la démocratie.


La guerre perdue

15 octobre 2008

La guerre en Afghanistan a coûté à ce jour plus de 18 milliards de dollars au trésor canadien. Pourtant, ce conflit est déjà virtuellement perdu.

(…) a draft intelligence report blames three problems for the breakdown in central authority and the Taliban’s rising power: rampant corruption, a booming heroin trade and increasingly sophisticated attacks from militants based across the border in Pakistan. Unless all three are addressed quickly, the war in Afghanistan could be lost.

Récemment encore, le général en chef de l’OTAN admettait que les Talibans sont aujourd’hui plus forts qu’au moment de l’invasion de 2001.

«Il est vrai qu’à plusieurs endroits dans ce pays, nous n’avons pas un niveau de sécurité élevé. Nous n’avons pas une bonne gouvernance. Nous n’avons pas de progrès socio-économique. Nous n’avons pas de gens en mesure de faire pousser leur produit et de le mettre sur le marché. Nous n’avons pas de liberté de mouvement», a déclaré M. McKiernan en conférence de presse à Kaboul.

Les pays de l’OTAN ont envahi l’Afghanistan pour y chasser le gouvernement obscurantiste d’un mouvement islamiste sectaire. Comme corollaire, il s’agissait de mettre la main sur la tête du réseau Al-Qaeda. Ces deux objectifs n’ont été que partiellement atteints. Les Talibans ont été chassés du pouvoir, mais n’ont pas vaincus. Et Ben Laden est introuvable.

L’heure semble désormais à la négociation entre les parties prenantes de cet interminable conflit. Mais peut-on négocier avec les Talibans ?

Il y a encore quelques mois, la plupart des leaders occidentaux dont les pays sont engagés dans la guerre en Afghanistan refusaient de négocier avec les talibans. Au contraire. Chaque question dans ce sens provoquait une réponse sans équivoque : on ne négocie pas avec des tueurs d’enfants et de femmes. Le président Hamid Karzaï était invité à tenir bon au point où un membre de son entourage m’a raconté que le leader afghan remplaçait le mot taliban par terroriste sur chaque document qu’il lisait. Mais on ne gomme pas la réalité en jouant avec les mots (…)

La négociation doit reprendre le dessus en Afghanistan afin de convaincre suffisamment de talibans de se détacher des radicaux et de rejoindre le processus politique. Le succès de cette stratégie n’est pas nécessairement assuré. Le feu est pris au Pakistan voisin là où Al-Qaeda et les talibans locaux déstabilisent l’État et planifient leurs attaques contre l’Afghanistan. Mais que faire d’autre lorsque les bombes ont échoué ?


Le grand brûlé

15 octobre 2008

Le phénomène du backdraft est bien connu. Au cours d’un incendie dans un environnement fermé, le feu consume tout l’oxygène d’une pièce et semble être étouffé. La fumée demeure brûlante et le moindre apport d’air peut provoquer une retentissante explosion, redoutée par les pompiers. Ceux-ci sont, en effet, indirectement responsable de l’explosion lorsqu’ils ouvrent une brèche au cœur du monstre.

Ce matin, John McCain vient de subir un backdraft. Paradoxalement, il est aussi l’auteur de l’incendie qui aujourd’hui le consume.

Un nouveau sondage publié par le New York Times indique que ses appuis ont chuté à 39% des intentions de vote, contre 53% pour Barack Obama. Les attaques répétées et vicieuses du sénateur de l’Arizona viennent de lui exploser à la figure. Non seulement il n’a pas rétréci l’écart qui le sépare de son rival démocrate, mais ses tactiques de ruelles lui coûtent désormais des appuis.

After several weeks in which the McCain campaign unleashed a series of strong political attacks on Mr. Obama, trying to tie him to a former 1960s radical, among other things, the poll found that more voters see Mr. McCain as waging a negative campaign than Mr. Obama. Six in 10 voters surveyed said that Mr. McCain had spent more time attacking Mr. Obama than explaining what he would do as president; by about the same number, voters said Mr. Obama was spending more of his time explaining than attacking.

À trois semaines des élections présidentielles, la position du candidat républicain semble désespérée. Le dernier débat de ce soir est sa dernière chance. Or, il risque de jouer son va-tout en ramenant sur le tapis les liens entre les Obama et Bill Ayers, militant radical des années 1960, que le candidat républicain a connu à Chicago au début des années 1990.

Les liens entre Obama et Ayers sont ténus, et plusieurs analyses ont montré que l’affaire n’était pas aussi dramatique que les républicains ne l’affirment. Or, les publicités sombres montrant le visage d’Obama et celui d’Ayers circulent en boucle aux États-Unis. Cette campagne négative jette des doutes sur l’honnêteté du candidat.

Balancée en plein débat, toutefois, l’accusation de McCain pourrait avoir des allures de pétard mouillé. Durant les deux premiers débats, Obama avait l’air en pleine maîtrise de ses moyens, alors que McCain paraissait fatigué. Est-ce une bonne idée de passer en mode offensive dans ces conditions? Surtout qu’Obama n’aurait sans doute aucune difficulté à répondre. Le terroriste en question, Bill Ayers, a siégé avec lui à un comité financé par la fondation de feu Walter Annenberg, républicain milliardaire proche de Ronald Reagan.

Ultime avatar d’une campagne improvisée, réalisé par un candidat aux abois. John McCain a allumé l’incendie de la haine et du soupçon. Après s’être étouffé, ce brasier vient de lui exploser au visage. 


L’occasion manquée

15 octobre 2008

Que doit-on penser de cette élection ? À première vue, on a fait du surplace. Au mieux, les Conservateurs ont très légèrement progressé. Les Libéraux sortent amochés de l’exercice et le NPD devient une force crédible. Quand on observe les détails et les perspectives, ça devient plus intéressant.

Le Parti conservateur a manqué sa cible de très peu. À peine une dizaine de circonscriptions de plus et la majorité était atteinte. Stephen Harper, même s’il est désormais mieux installé dans son fauteuil de Premier ministre, n’a toujours pas les coudées franches pour gouverner pendant tout un mandat et il reste vulnérable à un vote de censure. Dans l’immédiat, son avenir est assuré. Les autres partis doivent alimenter leurs caisses électorales et refaire leur unité. Mais un autre demi-succès lui sera fatal. C’est lui qui a décidé d’aller en élections et c’est son équipe qui a dirigé les opérations. Il a manqué l’occasion de devenir majoritaire et cette opportunité risque d’être plus difficile à atteindre la prochaine fois.

Les Libéraux sortent affaiblis de cet exercice, mais ils ne se sont pas écrasés. Les prochains mois seront déterminants pour ce parti. Stéphane Dion vit sur du temps emprunté et les stratèges de son parti doivent déjà préparer sa succession. Qui sera le prochain leader libéral ? Michael Ignatieff semble un choix logique, mais la dernière course à la chefferie nous prouve qu’on peut s’attendre à des surprises. Un parti revampé avec un chef populaire pourraient sérieusement miner les chances conservatrices d’aspirer à un gouvernement majoritaire et durement affecter le Bloc.

Le NPD a été le principal bénéficiaire de la faiblesse libérale. Ses gains au nord de l’Ontario se sont tous faits au dépend des Libéraux. Désormais, les néo-démocrates forment une opposition crédible, même si elle demeure minoritaire. Le NPD détient désormais la balance du pouvoir qu’il doit partager avec le Bloc. Celui-ci demeure une force stable, mais son avenir est incertain. Face à des Libéraux affaiblis, ils ont maintenu leurs acquis. Si le Parti libéral devait se doter d’un chef charismatique, celui-ci pourrait obtenir des gains substantiels au dépend des bloquistes un peu partout au Québec. À moins d’un revirement, le Bloc risque de devenir une force résiduelle.

Cette élection est une occasion manquée pour les Conservateurs. Ils ont choisi le moment, ils avaient les capitaux, des sondages favorables et des adversaires faibles et diminués. Ils ont pourtant échoué, s’écroulant à quelques mètres de l’arrivée. Une telle occasion ne se représentera probablement pas pour les Tories. Ils entrent désormais dans une nouvelle ère d’incertitude.