J’ai beaucoup fréquenté d’istes dans ma vie. Formation oblige. Cinq ans en science politique entraînent un lot de rencontres avec ces mordus idéologiques. Parce qu’un iste, c’est d’abord un croyant. Parfois tiède, souvent fervent. Peu importe l’Évangile, il y croit de toutes ses forces. Il en apprend de longs passages par cœur, il répète la litanie sur toutes les tribunes, il analyse finement tous les événements à la lumière de sa croyance. Il a ses Dieux, ses prophètes, ses commandements. Bref, l’iste est un convaincu.
Est-il aussi convaincant ? Pas vraiment. Ses croyances, surtout si elles sont intransigeantes, rebutent le modéré. Celui-ci peut être intrigué par une doctrine qui présente toutes les apparences de la cohérence, mais la faille naturelle des istes apparaît rapidement. Ils détestent le monde qui les entoure, corrompu et impie. Ils savent tout du monde idéal qu’ils désirent obtenir. Mais ils ignorent comment y parvenir. C’est à ce moment que le verbe intarissable de ces prosélytes devient plus confus. Pourquoi ?
Parce qu’un changement radical, pour survenir, doit nécessairement choisir entre deux voies. La première passe par la parole, principal atout des istes. Ils veulent convaincre, éduquer, faire comprendre aux masses ignorantes qu’elles ont tort et qu’elles doivent accepter la Vérité pour accéder au Bonheur. Mais cette méthode est totalement inefficace, et les istes le savent très bien. Leur statut marginal et la concurrence qu’ils doivent accepter avec les autres istes noient leur Vérité, les oblige à hurler sans cesse plus fort, pour finalement effrayer ceux qu’ils veulent convaincre. Ils doivent alors envisager la deuxième option.
La violence est une compagne encombrante des istes, mais elle s’avère souvent nécessaire. Le refus de la Vérité par les masses ignorantes n’est – bien sûr – pas lié au message lui-même, mais bien à ses ennemis, forcément minoritaires. Bourgeois, étatistes, juifs, qu’importe. L’ennemi n’a pas besoin d’avoir de visage. Mais son existence est fondamentale pour les istes, puisqu’il fournit un contre-exemple, un objet de haine nécessaire. C’est l’hérétique, le traître à son espèce, le profiteur. Il faut l’abattre, le triomphe en dépend. Mais cette possibilité effraie souvent les istes, qui répugnent à la clandestinité et aux conséquences qui en découlent. Alors ils se replient sur la parole, vivant d’espoir, sûrs du triomphe éventuel de leur foi, même si cela dépasse le cadre de leur propre vie. Leur croyance leur survivra, d’autres prendront le relais, avec les mêmes insuccès frustrants.
Mais à de très rares moments au cours de notre histoire récente, les istes sont parvenus à leurs fins. Ils ont accédé au pouvoir et ont mis en place leur paradis terrestre. Les cimetières se sont remplis, l’humanité des individus a été bafouée et les istes sont devenus des caricatures sanglantes, mimant leurs croyances pour maintenir une illusion. Mais bien sûr, cette éventualité est toujours niée. Comment une Vérité cherchant à apporter le Bonheur aux masses ignorantes pourrait-elle provoquer une telle hécatombe ? Je vous laisse tirer vos propres conclusions.
“Je n’ignore rien des difficultés et des dangers inhérents à la démocratie, mais je n’en pense pas moins qu’elle est notre seul espoir. Bien des exemples montrent que cet espoir n’est pas vain.”
Karl Popper. La société ouverte et ses ennemis. 1945